L’Isba de Valrose

Une maison d’Ukraine au cœur de Nice

À Nice, sur la colline de Cimiez, au détour d’un chemin bordé de pins, se cache une demeure qui déroute les visiteurs… Une maison de rondins, sombre, rustique, ornée de proverbes gravés en caractères slaves. Une maison qui semble arrachée aux campagnes d’Ukraine et déposée ici, au cœur de la Riviera.

Mais que fait une isba dans ce décor méditerranéen ? Pourquoi un baron russe a-t-il choisi d’installer une maison en bois au milieu de son domaine fastueux ? Et surtout… comment ce joyau inattendu, témoin d’une histoire oubliée, a-t-il traversé cent cinquante ans jusqu’à nous ?

Bienvenue à Valrose. Bienvenue dans l’histoire d’un domaine extravagant, d’un homme hors du commun, et d’une isba devenue l’un des plus étranges trésors du patrimoine niçois.

Pour comprendre l’étrangeté de cette maison ukrainienne à Nice, il faut remonter à l’âge d’or de la Riviera. Au milieu du XIXᵉ siècle, la Côte d’Azur devient la capitale d’hiver de l’Europe.

Reines, princes, aristocrates, hommes d’affaires fortunés affluent de tout le continent. L’air y est réputé sain, le soleil généreux, et la Méditerranée offre son éclat comme un décor de théâtre. L’hiver, quand Saint-Pétersbourg est enseveli sous la neige, Nice résonne du bruit des calèches et des bals.

Les Russes sont parmi les plus présents. On leur doit la cathédrale orthodoxe, mais aussi nombre de villas, de palais, de fêtes somptueuses. Ils importent leurs habitudes, leur langue, leur musique, leurs architectes. La Riviera devient un carrefour cosmopolite où l’on croise l’aristocratie anglaise, les banquiers allemands, les diplomates autrichiens, et ces riches barons russes qui entendent rivaliser de magnificence.

C’est dans ce monde que surgit Valrose, le domaine du baron Paul von Derwies.

Paul Gregorovitch von Derwies… un nom que peu connaissent aujourd’hui, mais qui fit figure de légende dans les années 1870. Né en 1826, il fit fortune dans le domaine le plus moderne de son temps : les chemins de fer. Dans la Russie tsariste, il bâtit un empire de rails et de locomotives, amassant une richesse considérable.

Mais von Derwies n’était pas seulement un homme d’affaires. C’était un esthète, un mélomane passionné. Il entretenait un orchestre privé de plus de quarante musiciens, logés, nourris, habillés à ses frais. Dans le grand théâtre qu’il fit construire à Valrose, ces musiciens donnaient des concerts fastueux, souvent dirigés par de grands chefs invités. Imagine : sur les hauteurs de Nice, un petit palais où résonnaient les plus belles symphonies d’Europe, offertes aux invités triés sur le volet.

À Valrose, tout devait impressionner : les châteaux, les jardins, les fabriques… et au milieu de ce décor, une maison de bois, rustique et étonnante : une isba. Pourquoi ? Était-ce une fantaisie exotique ? Une nostalgie de sa terre natale ? Ou un message symbolique, un rappel de ses racines malgré la grandeur affichée ? L’histoire de cette isba commence là.

Lorsque Paul von Derwies acquiert la colline de Valrose en 1866, c’est un terrain encore sauvage, couvert d’oliviers et de mimosas. Mais dans l’imagination du baron, ce paysage méditerranéen doit devenir le décor d’un rêve : un palais russe sous le soleil de la Riviera.

Il confie le chantier à de grands architectes, fait venir des ouvriers par centaines, et transforme la colline en un écrin de verdure et de pierre. Le grand château, construit dans un style néo-gothique, domine le parc. Non loin, un petit château accueille les invités. Un théâtre, digne des plus belles scènes européennes, est érigé pour son orchestre privé. Autour, des fabriques décoratives s’égrènent dans le jardin : fausses ruines, grottes artificielles, kiosques pittoresques… autant de surprises que les promeneurs découvrent au détour des allées.

Mais Valrose n’est pas seulement un lieu d’apparat. C’est une scène. On y organise des concerts, des réceptions, des banquets fastueux. Les invités affluent de toute l’Europe : aristocrates russes, diplomates français, banquiers allemands, écrivains, musiciens. Ici, la Riviera se vit comme un théâtre mondain où chacun vient briller.

Et au milieu de ce décor grandiose, un pavillon attire les regards. Une petite maison de rondins, semblant venue d’un autre monde : l’isba.

L’isba, en Russie et en Ukraine, n’est pas une curiosité : c’est l’habitat ordinaire. On la retrouve dans chaque village, construite en bois de sapin ou de pin, avec un toit simple, des fenêtres encadrées de bois sculpté, et surtout un grand poêle autour duquel s’organise la vie.

En Ukraine, on parle aussi de khata, souvent blanchie à la chaux, avec un toit de chaume. L’isba de Valrose, elle, est une version plus noble, plus décorée, destinée à étonner les visiteurs occidentaux. Mais ses codes sont bien là : les rondins empilés, les assemblages à mi-bois, les frises sculptées, les proverbes en ancien cyrillique.

Dans la culture slave, l’isba n’est pas qu’une maison. C’est le cœur du foyer, le lieu des contes et des légendes. C’est là que les enfants grandissent, que les récits se transmettent. Dans les histoires populaires, l’isba devient même magique, comme la maison de la sorcière Baba Yaga, montée sur des pattes de poule et tournée vers la forêt.

Amener une isba en France, ce n’est pas seulement transporter du bois. C’est faire voyager tout un imaginaire, toute une mémoire paysanne, tout un symbole de l’Ukraine et de la Russie rurales.

Mais comment cette maison paysanne est-elle arrivée jusqu’à Nice ? Les sources divergent. Certains racontent qu’elle fut démontée près de Kiev, chargée dans un train, traversant plaines et montagnes jusqu’à la Méditerranée. D’autres évoquent un départ du port d’Odessa, puis une traversée par bateau jusqu’à la Côte d’Azur.

Quoi qu’il en soit, le voyage fut une prouesse. À une époque où l’on transportait rarement autre chose que des marchandises, démonter une maison entière pour la reconstruire à l’identique relevait d’un défi logistique et technique.

À Valrose, des artisans spécialisés remontèrent la structure, pièce après pièce, respectant les assemblages traditionnels. Les rondins furent ajustés, les lambrequins fixés, les balcons sculptés replacés. Et soudain, au milieu des pins méditerranéens, apparut une maison ukrainienne. Une maison de bois, à des milliers de kilomètres de son pays natal.

Une fantaisie pour certains, une démonstration de richesse pour d’autres, mais peut-être aussi une déclaration intime du baron : l’attachement à ses racines, même au cœur de son palais cosmopolite.

Cent cinquante ans plus tard, l’isba de Valrose est toujours là. Elle a résisté aux guerres, aux tempêtes, aux bouleversements de la ville. Mais le temps, lui, a laissé son empreinte.

Les rondins portent les cicatrices de l’humidité, les insectes ont grignoté les poutres, les balcons se sont détériorés. Les inscriptions en cyrillique s’effacent lentement sous le soleil méditerranéen. Et ce qui fut autrefois un joyau insolite est aujourd’hui un monument fragile, menacé de disparaître.

Son accès est désormais limité : la maison n’est plus sûre pour accueillir les visiteurs. Chaque jour qui passe accentue le risque de perdre à jamais ce fragment d’Ukraine enraciné à Nice.

Face à ce péril, une décision cruciale a été prise. En septembre 2025, l’isba de Valrose a été sélectionnée par la Mission Patrimoine, portée par Stéphane Bern, la Fondation du patrimoine, la Française des Jeux et le ministère de la Culture.

Ce choix n’est pas anodin. Chaque année, dans toute la France, des monuments en danger sont identifiés, évalués, sélectionnés. Peu sont retenus. Pour les Alpes-Maritimes, c’est l’isba qui a été choisie. Un signe fort, une reconnaissance nationale de son caractère unique.

Le projet de restauration prévoit douze mois de chantier. Un architecte en chef des Monuments historiques supervisera chaque étape, avec la DRAC en garant du respect patrimonial. Les bois cariés seront consolidés ou remplacés, les balcons et garde-corps reconstruits, les décors sculptés restitués.

Mais la restauration ne sera pas seulement technique. Elle sera aussi pédagogique. Étudiants, chercheurs, visiteurs seront invités à découvrir ce chantier d’exception, pour comprendre comment on sauve un monument de bois du XIXᵉ siècle.

Au détour d’un sentier de Valrose, une maison de rondins raconte une histoire improbable : celle d’un baron russe amoureux de musique, d’un domaine extravagant au cœur de Nice, et d’un fragment d’Ukraine transplanté sur la Riviera.

L’isba a traversé les décennies, fragile et résistante à la fois. Elle a vu passer les générations, entendu les échos des concerts, respiré les parfums du parc. Aujourd’hui, elle se tait, mais elle attend qu’on lui rende sa voix.

Grâce à la Mission Bern, à la Fondation du patrimoine, et à tous ceux qui croient en sa valeur, elle peut renaître. Alors peut-être, dans quelques années, les visiteurs qui franchiront le seuil de l’isba de Valrose entendront, dans le craquement des rondins restaurés, l’écho des contes d’Ukraine et la mémoire d’un baron qui, en pleine Riviera, avait voulu ramener un morceau de son pays natal.

L’isba de Valrose n’est pas seulement une maison. C’est une histoire, un symbole, un héritage. Un héritage qu’il nous revient, aujourd’hui, de protéger et de transmettre.