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Face à la baie de Cannes, au large des lumières de la Croisette, s’étend une île où la mer et la pierre s’unissent à l’histoire : Sainte-Marguerite. Plus grande des îles de Lérins (210 hectares), elle est recouverte d’une forêt parfumée de pins et d’eucalyptus. Mais c’est surtout par son Fort Royal, dressé sur une falaise au nord de l’île, que Sainte-Marguerite a marqué l’histoire de France. Prison d’État, forteresse stratégique, puis musée, ce monument conserve les cicatrices de siècles de conflits, de captivités et de restaurations. Ses murs ont vu passer de simples soldats comme des prisonniers célèbres, dont le mystérieux Homme au masque de fer.
L’île n’est pourtant pas qu’un lieu de mémoire : elle est aussi un sanctuaire naturel, où se croisent oiseaux migrateurs, forêts littorales et paysages méditerranéens intacts.
1. L’île à travers les siècles
Antiquité
Bien avant l’édification du fort, l’île a été habitée. Dès le IIIe siècle av. J.-C., les Celto-Ligures y vivaient. Au Ier siècle, les Romains construisent un établissement fortifié comprenant un cryptoportique, des thermes, des galeries souterraines et un système de citernes pour recueillir l’eau de pluie. Ces structures, encore visibles dans le musée actuel, montrent combien l’île était déjà un point stratégique en Méditerranée. Son nom antique, Léro, est lié à une divinité locale, Lérôn.
Période monastique
À partir du Ve siècle, l’île voisine de Saint-Honorat devient le siège de l’abbaye de Lérins, fondée par saint Honorat. Sainte-Marguerite reste presque déserte, propriété des moines pendant un millénaire. Au XVIe siècle, les religieux envisagent d’y bâtir un monastère fortifié pour se protéger des corsaires barbaresques, mais ce projet de 100 000 livres ne verra jamais le jour.
L’époque moderne et la construction du fort
En 1617, le duc de Guise charge Jean de Bellon de bâtir une maison fortifiée. De 1624 à 1627, un premier fort s’élève. Mais en 1635, les Espagnols débarquent avec 3 000 hommes et 22 galères. Ils occupent l’île, renforcent les défenses, construisent le fort d’Aragon et le fort Monterey. Deux ans plus tard, en mai 1637, les Français reprennent l’île après un siège de 45 jours et baptisent la citadelle : Fort Royal.
Sous Louis XIV, le commissaire aux fortifications Vauban inspecte les lieux. Il propose d’importantes améliorations (terrassements, nouvelles demi-lunes, transformation du puits espagnol en citerne), dont certaines sont réalisées. Le fort prend alors son aspect actuel : une forteresse bastionnée pentagonale, adossée à la falaise et protégée côté mer par de hauts remparts.
2. Le Fort Royal et ses prisonniers
Architecture et organisation
Le fort comprend deux portes (Marine et Royale), des casernes (Saint-Honorat, Saint-Cézaire, Saint-Vincent), une chapelle, un magasin à poudres, ainsi qu’une grande place d’armes. L’ensemble est à la fois militaire et logistique, mais son rôle stratégique reste limité : trop éloigné d’un véritable port, il sert surtout de prison d’État dès 1685.
Le Masque de Fer
De 1687 à 1698, le fort devient le théâtre d’un des plus grands mystères de l’histoire : la détention du Masque de Fer. Ce prisonnier, aujourd’hui identifié comme Eustache Dauger, était enfermé dans une cellule spécialement aménagée, avec des murs de 1,40 mètre d’épaisseur, des sas successifs et des grilles inviolables.
Surveillé nuit et jour par les mousquetaires, il bénéficiait pourtant de conditions étonnamment confortables : cheminée, lit, mobilier, latrines privées, et même une chapelle attenante. Son secret était si important que Louis XIV engagea des dépenses colossales pour le maintenir dans l’oubli. Encore aujourd’hui, sa cellule intrigue les visiteurs du Musée du Masque de Fer et du Fort Royal.
Autres prisonniers célèbres
Mais l’énigmatique détenu n’a pas été seul. On compte parmi les prisonniers du fort :
- Six pasteurs protestants (1689-1713), enfermés après la révocation de l’Édit de Nantes.
- Jean-Baptiste Suard, futur secrétaire perpétuel de l’Académie française.
- Les Mamelouks de Napoléon (1816).
- La Smala d’Abd el-Kader (1843).
- 600 prisonniers autrichiens après la bataille de Montebello (1859).
- Et surtout le maréchal Bazaine, qui réussit une spectaculaire évasion en 1874, gravée dans la légende.
3. L’île aujourd’hui : nature et patrimoine vivant
Sainte-Marguerite est aussi un sanctuaire naturel. Ses 22 km de sentiers serpentent au milieu de pins d’Alep, pins parasols, eucalyptus et arbousiers. L’air y est parfumé de résine et de sel.
À l’ouest de l’île, l’étang du Batéguier forme une réserve ornithologique exceptionnelle : sternes pierregarins, hérons cendrés, échasses blanches et rossignols philomèles y trouvent refuge.
Les côtes abritent aussi un écomusée sous-marin, inauguré en 2021 par l’artiste Jason deCaires Taylor, où des sculptures monumentales immergées accueillent les plongeurs.
4. La restauration du Fort Royal
Classé Monument Historique en 1927, le fort Royal a bénéficié d’importants travaux de restauration. Dès les années 1970, il est intégré à un projet éducatif pour les classes vertes et les stages. Plus récemment, les casernes Saint-Honorat et Saint-Cézaire ont été réhabilitées (2019-2020) :
- enduits traditionnels à la chaux,
- restitution des gouttières,
- isolation écologique au chanvre,
- réfection des toitures.
L’accès étant difficile, certains matériaux ont dû être héliportés. Ces chantiers s’inscrivent dans une stratégie plus large : candidater à l’inscription de la baie de Cannes au patrimoine mondial de l’UNESCO.
Conclusion
L’île Sainte-Marguerite est un livre d’histoire à ciel ouvert. Ses pierres portent les cicatrices des sièges espagnols, les secrets du Masque de Fer, et la mémoire de générations de prisonniers. Mais elle est aussi un havre de nature, refuge pour la biodiversité et écrin de silence face à la Méditerranée.
Aujourd’hui, grâce aux restaurations et à la vigilance de la Ville de Cannes et de l’ONF, le Fort Royal continue d’accueillir des visiteurs du monde entier. Ceux qui arpentent ses sentiers sentent battre la Méditerranée dans ses pins et ses vagues, et devinent que ce rocher préservé ne livrera jamais entièrement ses mystères. Peut-être, un jour de mistral, se laissera-t-il entendre… le murmure du secret le mieux gardé de France : celui du Masque de Fer.
